Les « têtes d’ampoule” et gueules cassées : la révolution des fruits et légumes “moches”.

Les « têtes d’ampoule” et gueules cassées : la révolution des fruits et légumes “moches”.

Les gueules cassées, ces produits moches au grand coeur…

Nous sommes habitués à voir des fruits et légumes bien calibrés en supermarché et notre oeil est évidemment attiré par un bel aliment. Seulement, derrière cette habitude de consommation, nous encourageons le gaspillage d’aliments hors calibres. Les producteurs sont obligés de jeter une grande part de leur production pour rentrer dans la grande distribution. En France et ailleurs, nous retrouvons des acteurs dans la lutte anti-gaspillage, qui proposent des solutions efficaces pour rendre le disgracieux attrayant.

La genèse des “moches”

Méconnus du grand public, “les têtes d’ampoules” (aliments difformes, hors calibres ou à faible DLUO) se sont vus mis en lumière grâce à une nouvelle appellation, les “gueules cassées”.

Les “gueules cassées” sont un label anti-gaspillage, créé en 2014, par l’entreprise française Sol et Fruits. C’est le premier du genre qui a fait son apparition.

Nicolas Chabanne est codirecteur du label, et créateur de la marque “C’est qui le patron”. Venant de Mormoiron, il constate que 40 % de la nourriture produite sur la Terre n’est pas consommé par un être humain (même animal). En France, c’est 17 millions de produits parfaitement bons qui sont jetés. 

De plus, les produits non calibrés, ou trop “laids” pour être commercialisés ne sont ni vendus en grande surface ni transformés. Le témoignage d’un vigneron nous dit que ses petites grappes de 7 ou 8 baies sont laissées sur la vigne car elles ne sont pas conformes pour la grande distribution. Si une denrée d’un agriculteur ne répond pas aux critères (trop gros, trop mince, trop bizarre), les magasins peuvent renvoyer la cargaison à l’exploitant… 

Nicolas Chabanne se devait de trouver une solution. Il s’agissait de réparer l’injustice des aléas climatiques, comme la grêle, qui déforme les cultures sans altérer le goût. La nature n’est pas parfaite.

Initialement, l’initiative se basait sur la vente de produits “difformes, mais très bon”, avec une réduction de 30%. Seulement elle ne marcha pas. Le stand n’avait pas assez de visibilité. 

Pour lui, “dire ne suffisait pas”. Il fallait trouver un logo percutant. Il appelle son cousin graphiste pour créer la petite pomme édentée, identité visuelle de la marque. Dès lors, le succès est immédiat et les clients achètent en grande quantité. 

Un produit estampillé avec cette étiquette signifie qu’il est une “gueule cassée”. “Quoi ma gueule” en est le slogan. Il fallait ancrer l’idée que ces produits étaient peut-être déformés, mais tout aussi bons et savoureux, voir même meilleurs que ceux calibrés. 

30% moins cher, et s’ils s’approchent de la date de péremption, ils tombent à moitié prix.

La société travaille aujourd’hui avec une centaine de producteurs de France.

Les types de produits “moches”

Les produits difformes ne sont pas les seuls à entrer dans la catégorie des gueules cassées. 

On y ajoute ceux qui ont des tâches, un peu disgracieux au niveau visuel. Ceux qui ont des excroissances, parfois drôles, qui représentent des lapins ou des canards.

Les aliments en faible DLUO (Date limite d’utilisation optimale) rentrent aussi dans cette catégorie. L’étiquette “gueule cassée” est couplée avec celle du zéro gaspi.

Les “hors calibres” désignent ceux qui ne peuvent être vendus en grande surface. Soit parce qu’ils sont trop gros, trop minces, trop déformés, d’une couleur différente. Un défaut de fabrication qui n’est tout simplement pas dans les normes de la grande distribution.

Évolution et produits en circulation

En 1 an, la marque est passée de 2 à 5000 points de vente, et d’un unique pays à 21. La plupart ont mis en place le label, d’autres ont montré un intérêt. 4 étiquettes ont été redessinées pour les États-Unis, l’Angleterre, le Japon et l’Allemagne.

300 établissements des États-Unis vendent ces “gueules cassées”, et l’Allemagne s’est aussi dotées de rayons spécialisés.

Le label s’appliquait à l’origine qu’aux fruits et légumes. Depuis, les céréales et le camembert reçoivent aussi leur étiquette. 

Les céréales trop petites ou de couleurs différentes ne sont pas “autorisés” à rentrer dans des paquets conventionnels, d’où l’idée de vendre aussi des céréales “moches”.

Pour le camembert, l’histoire est plus complexe. Le camembert de Normandie est labellisé AOC. Cependant, la laiterie Gillot (l’usine mère du fromage) ne peut estampiller le label sur ses fromages bombés, rugueux, pas assez lisse… Ils sont obligés de les refondre ou les jeter.  Pourtant, ils sont confectionnés avec la même technique et le même lait, et n’ont aucune différence de goût. “Les gueules cassées”, avec la grande surface Carrefour, ont commercialisé ce camembert “moche” pour éviter de gaspiller ce fameux produit laitier. 

Enfin, le jus de pomme “moche” vient de faire son apparition dans les rayons de supermarchés. Rien ne change dans son goût, les pommes utilisées sont juste un peu cabossées ou difformes.

En 2018, 12 millions de ces produits français ont été estampillés comme “Gueules cassées”.

Des projets pour les réhabiliter 

D’autres initiatives et grandes surfaces, impulsées par le label ont lancé leur propre campagne pour rendre justice aux fruits et légumes disgracieux pour l’oeil, mais savoureux pour le palais. 

Les trois mousquetaires

En 2014, Intermarché fut la première grande surface à lancer sa propre enseigne de fruits laids et mûrs. C’est les fruits et légumes “moches” ! Épaulé par l’entreprise française de publicité “Marcel”, ces ventes se sont révélées un succès. Les clients pouvaient les découvrir et en acheter pendant une durée limitée. 

Un stand “moche” a été installé en plein milieu du magasin, qui a attiré tout de suite les consommateurs. En face un comptoir de dégustation leur proposait de goûter une soupe de carotte “moche” et du jus d’orange “moche”. 

Résultat : le même goût mais à petit prix ! 

3 types de campagnes télévisées ont été lancées pour accroître la visibilité et lutter contre le gaspillage. En “personnages” nous avions une clémentine “introvertie” (la plus émouvante), une double carotte démotivée (la plus dynamique) et une pomme de l’espace (plus enfantine).

En 2016, la courte campagne ressurgit : “ils sont de retour…”. Cette fois-ci Intermarché va plus loin en proposant des biscuits “moches” et les conserves de légumes “moches”. Toujours à bas prix et par le biais de l’humour du paquetage, la grande surface parvient à sensibiliser les clients afin d’écouler les stocks. L’initiative durera un mois. On attend la réitération de ce beau projet qui concrétise la lutte contre le gaspillage.

Le Canada offre une “seconde vie” aux légumes marginalisés.

Second life, site canadien de vente en ligne, s’engage plus dans une voie écologique. Leur objectif est de réduire l’empreinte carbone, tout en justifiant les quantités d’eau utilisées pour les cultures. Les clients commandent en ligne des paniers de fruits et légumes disgracieux, qui ne sont pas autorisés à prendre le chemin des circuits longs.

Au moins 600 kilos ont été sauvés. Bien évidemment tout est local.

Maxi et Provigo, des enseignes canadiennes aussi ont créé un label : “Naturellement imparfait”. Ici, les produits frais moches sont estampillés “NI”. Et, petite nouveauté, les produits surgelés ont droit à leurs étiquettes.

La Belgique s’engage à vendre ses propres “gueules cassées”

Pour Delhaize, une marque de grande surface belge, les produits ne sont pas “moches” mais “drôles” ! Ainsi est née l’idée des “drôles de fraises !” 

Depuis 4 ans, le magasin les propose moins chers, locales, au goût similaire des “belles”. L’apparence est le seul critère qui diffère.

En 2015, l’enseigne a sauvé près de 15 tonnes de légumes.

Depuis 2018, 530 tonnes de fruits (pomme, poire) et légumes rescapés ont rejoint les chariots des consommateurs.

En France, le ministère prend part à la lutte

Une campagne du ministère de l’agriculture datant du 16 octobre 2017 a essayé de lutter contre le gaspillage en proposant des dessins amusants. L’un d’entre eux représentait Blanche Neige, accompagnée de la légende : “Blanche Neige aurait dû croquer une pomme moche”. Il fait référence à la célèbre scène de la pomme rouge brillante empoisonnée qui va causer son coma. Manger des fruits moches est peut-être bien meilleur pour la santé.

Comment prendre part à la consommation des “têtes d’ampoule ?”

Adhésion

Que vous soyez consommateur, producteur ou revendeur, vous pouvez aller sur le site officiel de la marque des “Gueules cassées” pour vendre ou proposer des produits “moches” à la vente. 

Ou, simplement pour vous rallier à l’association. Une page Facebook donne quelques nouvelles de l’avancée de l’association.

Restauration 

Un aliment “moche” transformé est plus facilement achetable par la plupart des clients que des fruits et légumes en vrac. 

Cantine california, un food-truck circulant dans Paris en avait justement acheté afin de créer des burgers, tacos et autres spécialités américaines.

Simone Lemon, un restaurant parisien, n’utilise que des produits hors calibres, locaux et bio pour leurs plats. Le client paye au poids. Mis au point par Elodie et Shéhrazade, la petite structure a trouvé son public. 

Cette dernière, qui a vécu au Maroc jusqu’à ses 18 ans, a trouvé aberrant la quantité de produits jetés en cantine, et les 40 % de légumes et fruits jetés parce qu’ils étaient trop biscornus, gros, ou bosselés. C’est pour le moment le seul restaurant médiatisé dans le domaine des “gueules cassées” et des aliments moches.

Transformation

Du jus de pommes “moches” en Alsace, une bonne initiative du collectif “Moi, moche et bon”. C’est un jus de fruits responsable qui a fait l’unanimité dans la région !

Re-belle, quant à elle est une petite boutique  qui vend des confitures de fraises, myrtilles… Seulement sa particularité se trouve dans l’utilisation des fruits tachés ou disgracieux dans la confection. Même goût mais avec un arôme de lutte contre le gaspillage en plus. C’est fait maison dans leurs ateliers. Seul problème cette entreprise vend ses productions dans tous les Monoprix d’île de France ou dans des boutiques spécialisées.

Mise en relation

Pourquoi ne pas vendre ses propres produits “moches” à des particuliers ou être en partenariat avec des petites boutiques qui pourraient attirer du monde avec ça ? Allechant.fr propose une mise en relation entre le producteur et le consommateur, mais aussi avec les épiciers, pour vendre plus aisément les produits. Une catégorie “Têtes d’ampoule” est définie dans l’interface pour ajouter les fruits et légumes les plus bizarres de la récolte !

Les “gueules cassées” ne demandent qu’à être commercialisées en grande quantité. Quand on cueille des aliments au jardin, on ne se demande pas s’ils sont beaux ou pas. On les mange et les transforme, même cabossés. La vision ne doit pas changer quand on marche dans les rayons d’un supermarché. 

C’est un geste d’anti-gaspillage à prendre au quotidien.

Des témoignages de clients mentionnent que ces aliments non désirés sont toujours introuvables dans la plupart des magasins ou grande surface. 

Trop rares et pas assez de communication dans les rayons, les “gueules cassées” se doivent de gagner de l’importance. 

Leclerc, Monoprix, Franprix, Auchan et Super U se sont engagés à instaurer ces catégories. 

Une révolution en marche pour les produits moches

À quand de vrais changements? Sommes-nous à l’aube d’une réelle révolution?

Tout d’abord, il faut que nous, consommateurs de masse au quotidien, apprenions à lutter contre nos habitudes et le dictat de la beauté. Facile à dire mais pas forcément à faire. Le beau n’est pas obligatoirement le bon… Le bon n’est pas forcément très beau!
Aussi, l’anti-gaspi est un devoir essentiel de nos générations. Nous produisons trop, nos préférences optent pour la quantité plutôt que la qualité, le modèle économique nous fait consommer des produits de Chine et de contrées lointaines qui obligent à du transport et à de la pollution.

Enfin, le fait de connaître ce que nous consommons, de savoir qui l’a produit et comment, permet d’apprivoiser notre peur du moche et du différent. « Connaître les gueules cassées » c’est les adopter!

Alors, le meilleur moyen aujourd’hui comme demain est de revenir à l’essentiel : consommez local, allez à la rencontre des producteurs, échangez avec vos voisins et adoptez une nouvelle manière de consommer.

Une consommation plus saine, moins polluante et meilleure en matière d’environnement, d’économie et de goût. Vous serez surpris de retrouver le goût des bonnes choses.


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